Il y a des mots qui rassurent. Et puis il y a ceux qui finissent par humilier. En République démocratique du Congo, l’expression « journée chômée mais payée » a basculé depuis longtemps dans cette seconde catégorie. A force d’être martelée, elle ne relève plus du droit social : elle sonne désormais comme une provocation pure et simple.
Car enfin, de qui se moque-t-on ? D’un État incapable d’honorer des mois de salaires dus, mais qui s’autorise à promettre de payer des journées non travaillées. D’un pouvoir qui accumule les arriérés, laisse les fonctionnaires s’enfoncer dans la précarité, mais continue de distribuer des formules creuses comme s’il s’agissait de largesses réelles. Ce n’est plus de la communication maladroite, c’est du mépris.
Pour le travailleur congolais — enseignant, infirmier, agent administratif, ouvrier — cette expression n’a rien d’un acquis social. Elle est une gifle. Une plaisanterie cynique. Une insulte déguisée en mesure sociale. Comment accorder le moindre crédit à un employeur qui ne paie pas ce qu’il doit déjà ? Comment croire à une promesse nouvelle quand les anciennes sont systématiquement trahies ?
Ne nous trompons pas de débat : personne ne conteste le principe des jours fériés rémunérés. Mais ailleurs, ce principe repose sur une base solide : des salaires versés à temps, des engagements respectés, une parole publique crédible. Ici, il flotte dans le vide. Il devient un slogan, une illusion administrative, une fiction que plus personne ne prend au sérieux.
Le plus grave n’est même pas là. Il réside dans cette inversion assumée des priorités. Pendant que les travailleurs attendent leur dû, on leur sert des annonces symboliques, inutiles, presque indécentes. Au lieu de payer ce qui est dû, on promet ce qui ne le sera pas. C’est une fuite en avant, et elle est dangereuse. Car elle creuse davantage le fossé entre l’État et ceux qu’il est censé servir.
Il n’existe pourtant aucun mystère sur ce qu’il faudrait faire. Payer les arriérés. Rétablir la régularité des salaires. Restaurer, enfin, un minimum de dignité dans la relation entre l’État et ses agents. Le reste n’est que diversion.
Tant que ces priorités ne seront pas traitées, la « journée chômée mais payée » restera ce qu’elle est devenue : non pas un droit, mais un mensonge officiel. Et l’angle mort est encore plus criant lorsqu’on regarde la majorité silencieuse du pays : ceux qui vivent de l’informel, du commerce de rue, du jour-le-jour, sans salaire garanti ni filet de sécurité. Pour eux, “chômer” n’est pas un avantage — c’est une perte sèche, une journée sans revenu, parfois sans repas. Que leur offre-t-on en échange ? Rien. Absolument rien. Ainsi, une mesure déjà vide pour les salariés devient carrément punitive pour la majorité. Et dans un pays où la confiance est déjà en ruines, persister dans ce double déni n’est pas seulement irresponsable — c’est une faute politique majeure.