Le gouvernement congolais et le mouvement armé AFC/M23 viennent de signer un accord-cadre le week-end passé. Cet accord est présenté comme une avancée majeure dans la quête de la paix à l’Est du pays. Mais à y regarder de plus près, le texte, encore peu détaillé, soulève autant d’interrogations qu’il n’apporte de réponses. Selon moult observateurs, il y a plusieurs zones d’ombre qui persistent.
L’annonce de cet accord-cadre intervient dans un contexte particulièrement tendu. On signale en même temps la consolidation de certaines positions ces derniers mois par les 2 camps. Les combattants de l’AFC/M23, sont présents dans le Rutshuru, le Masisi et le Nyiragongo, contrôlant plusieurs localités stratégiques.
Face à l’avancée rebelle, Kinshasa se trouve dans l’obligation, d’une part de jouer à la diplomatie en recherchant une désescalade rapide, et d’autres part, à se réorganiser pour faire face à toute éventualité. Voilà qui fait craindre plusieurs chancelleries étrangères de l’effondrement sécuritaire qui risque de remettre en cause les efforts de Doha.
A en croire plusieurs sources diplomatiques, l’accord-cadre de Doha est le résultat d’un compromis imposé par la situation sur le terrain. Il s’agit bien entendu d’un accours sous-tension, plus qu’un aboutissement d’un processus de négociation complet.
Un texte aux contours flous !
Les grandes lignes présentées par les deux parties mentionnent, notamment :
- Un cessez-le-feu immédiat ;
- La mise en place d’un mécanisme conjoint de suivi, composé d’observateurs nationaux et internationaux ;
- Un engagement à ouvrir un dialogue politique sur la gouvernance locale et la sécurité ;
- La garantie d’un accès humanitaire pour les déplacés.
Pour l’instant, il y a peu de détails qui ont été rendus publics. Aucune précision faite sur la profondeur du retrait des combattants, ni sur le calendrier des étapes, moins encore la composition exacte du comité de suivi.
Grand absent de l’accord, le Rwanda a pourtant un rôle
Il n’est point un secret que la dimension régionale du conflit demeure centrale. D’aucuns le savant bien que les multiples rapports d’experts de l’ONU ont documenté l’appui militaire, logistique et même politique du Rwanda au M23. Kigali continue à démentir régulièrement.
L’on s’étonne, cependant, de constater l’absence de la mention explicite de ce facteur dans le texte de l’accord-cadre, s’indignent de nombreux analystes.
« L’ombre du Rwanda reste un élément incontournable. », souligne un spécialiste en Relations Internationales contacté, à cet effet. Parce que, selon lui, aucun accord durable ne peut être obtenu sans inclure Kigali, directement ou indirectement
Des précédents qui pèsent lourd
Ce n’est pas la première que ce genre de processus soit vécu. Depuis deux décennies, la RDC a signé plusieurs accords similaires avec des rébellions issues du même noyau armé. A titre exemplatif, on peut rappeler Sun City (2002), CNDP (2009), Nairobi (2013) et autres.
Chaque fois, les engagements d’intégration, de réforme ou de désarmement n’ont pas abouti selon les prescrits. Ce qui a ouvert la voie à des remobilisations militaires. Nombreux sont ceux-là qui redoutent la répétition du cycle rebelle-négociation-intégration-nouvelle rébellion.
Entre espoir prudent et scepticisme populaire
Les réactions sur terrain sont très partagées. Il est vrai que si l’accord est observé, elle pourra offrir un répit aux populations prises dans les affrontements. Cependant, plusieurs voix locales redoutent un accord dicté par le rapport de force plutôt que par un réel consensus.
La mise en œuvre de cet accord relève des défis. Nulle part, on a fait mention d’un mécanisme de justice ou de réparation. Quant aux experts, l’accord-cadre ouvre une fenêtre, mais la consolidation de la paix dépendra de certaines conditionnalités, à savoir :
- La réforme interne des FARDC visiblement affaiblies, démotivées, voire fragmentées ;
- La coordination régionale incluant les autres parties au problème dont le Rwanda et l’Ouganda ;
- Du retour sécurisé des populations déplacées ;
- La clarification des responsabilités sur les graves violations des droits de l’homme commises par toutes les parties.
Malgré les atermoiements de Kinshasa, à suivre maintes prises des paroles du Chef de l’Etat, la signature de l’accord-cadre, peut être considérée d’un premier pas important, mais pas suffisant. Certes, il n’est ni historique, ni définitif. Il servira pour l’instant à calmer une situation explosive, tout en laissant ouvertes la plupart des questions fondamentales qui alimentent la crise à l’Est.
Si les parties n’affichent pas une volonté claire de s’attaquer aux racines régionales, militaires et économiques du conflit, ce nouvel accord risque de rester une lettre morte comme la longue série des tentatives inachevées de pacification de la partie orientale de la RDC.
D’après le gouvernement congolais, 8 points constituent l’essentiel dudit accord-cadre :
- La mise en place d’un mécanisme de libération des prisonniers comme préalable. Il s’agit d’un protocole déjà signé antérieurement.
- La mise en place d’un mécanisme de surveillance et de vérification du cessez-le-feu qui est également déjà formalisé.
- L’accès humanitaire et la protection judiciaire en vue de sécuriser les corridors humanitaires et faciliter l’action des organisations d’aide.
- La restauration de l’autorité de l’Etat dans les zones contrôlées par l’AFC/M23.
- Le processus de réformes, des arrangements sécuritaires intérimaires et de DDR (processus de Désarmement, démobilisation et Réinsertion) des forces négatives (groupes armés). Il s’agit du volet central pour la désescalade militaire.
- Processus d’identification, de retour et de réinstallation des réfugiés ainsi que des déplacés, suivi d’éducation à la citoyenneté des victimes des conflits.
- La relance économique et des services sociaux pour reconstruire les zones affectées et renforcer leur développement.et apaiser les tensions entre
- Penser à la constitution d’une commission justice, vérité et réconciliation devant dresser la liste des crimes, rétablir la vérité et apaiser les tensions entre communautés.
Si 2 des protocoles ont des mécanismes déjà signés ou paraphés (notamment relatifs à la libération des prisonniers et le cessez-le-feu), les 6 autres nécessitent encore des négociations techniques. Ceci pourra prendre assez de temps pour définir les modalités (délai, calendrier, responsabilités, engagement des parties).
In fine, il sied de retenir que l’accord-cadre ainsi signé, n’est pas en réalité un traité de paix final. Il est en clair un “cadre” qui structure la suite des discussions.
Jeef Mwingamb