Le gouvernement congolais promet de reprendre le contrôle du petit commerce théoriquement réservé aux nationaux depuis 1973. Mais à Lubumbashi comme dans plusieurs grandes villes du pays, l’emprise progressive des opérateurs étrangers sur les marchés locaux révèle surtout des décennies de faiblesse institutionnelle, de complaisance administrative et d’impuissance politique.
Plus de cinquante ans après la promulgation de la loi protégeant le petit commerce congolais, la République démocratique du Congo tente une nouvelle fois de remettre de l’ordre dans un secteur devenu le symbole silencieux du recul de l’autorité économique de l’État.
Le décret publié le 30 avril 2026 par le ministère de l’Économie nationale interdit désormais aux étrangers l’exercice de plusieurs activités relevant du commerce de détail, tout en leur accordant un délai de six mois pour se conformer à la réglementation. Sur le papier, la décision paraît cohérente. Dans les faits, elle ressemble surtout à un aveu tardif : celui d’un État qui a laissé ses propres lois être contournées, vidées de leur substance puis pratiquement ignorées pendant plusieurs décennies.
Car au fond, la question essentielle demeure : comment la RDC en est-elle arrivée à vouloir “récupérer” un secteur déjà protégé par sa propre législation depuis 1973 ?
A Lubumbashi, par exemple, la réponse saute aux yeux. Dans plusieurs quartiers commerciaux, des pans entiers du petit commerce échappent désormais aux opérateurs congolais. Boutiques d’alimentation, magasins de téléphonie, quincailleries, commerces de matériaux de construction, vente de produits divers ou activités de proximité : derrière les comptoirs, les investisseurs étrangers — ou des réseaux opérant parfois sous couvert de prête-noms locaux — contrôlent progressivement une part importante de l’économie urbaine quotidienne.
Cette mutation ne s’est pas produite du jour au lendemain. Pendant des années, les autorités ont observé cette transformation sans véritable réaction. Dérogations opaques, corruption administrative, faiblesse des contrôles, absence de suivi rigoureux et multiplication des arrangements informels ont fini par neutraliser l’esprit même de la loi. L’État a déserté le terrain économique bien avant d’annoncer aujourd’hui vouloir le reconquérir.
Le paradoxe est d’autant plus frappant que le commerce de détail représente souvent le premier espace d’émergence d’une classe moyenne nationale. Dans de nombreux pays, la protection temporaire de certains secteurs stratégiques a servi de levier au développement des entrepreneurs locaux. En RDC, cette protection est restée largement théorique, faute d’autorité capable d’en garantir l’application.
Aujourd’hui, le gouvernement affirme vouloir protéger les opérateurs économiques congolais et réorganiser le commerce intérieur. L’intention peut être saluée. Mais une interrogation majeure subsiste : qui garantira réellement l’application de cette réforme sur le terrain ?
Car en RDC, le problème n’a jamais véritablement été l’absence de textes. Les lois existent. Les arrêtés s’accumulent. Les annonces politiques se multiplient. Mais dans la pratique, les réseaux d’influence, les intérêts financiers, la corruption et les mécanismes informels finissent régulièrement par neutraliser l’action publique.
Les prochains mois seront donc décisifs, particulièrement à Lubumbashi, capitale économique du Haut-Katanga où le commerce constitue l’un des principaux moteurs de l’activité urbaine. Le délai accordé aux opérateurs concernés court jusqu’en octobre 2026. Passé cette échéance, l’État devra démontrer qu’il reste capable de faire respecter ses propres décisions au-delà des discours officiels.
Car au fond, cette réforme dépasse largement la seule question du petit commerce. Elle pose un problème beaucoup plus profond : celui de la crédibilité même de l’État congolais.
Un pays ne perd pas uniquement son autorité à cause des guerres ou des crises politiques. Il la perd également lorsque ses lois cessent d’être appliquées dans ses propres marchés, dans ses rues et dans son économie quotidienne.
Et c’est précisément ce que révèle aujourd’hui ce dossier : moins une simple offensive économique qu’un test grandeur nature de la capacité de l’État à reprendre le contrôle d’un espace qu’il a lui-même laissé lui échapper pendant plus d’un demi-siècle.
Teddy Ilunga, collaborateur occasionnel