RDC – Liberté d’expression en panne : interdire les mots, ignorer les maux !

Par-delà le tumulte politique, une décision récente à l’emporte-pièce du ministre de la Communication et des Médias, Patrick Muyaya Katembwe, continue de susciter incompréhension, scepticisme et parfois ironie : l’interdiction du terme « soudanisation » dans le débat public. Popularisé après son usage par l’ancien président Joseph Kabila Kabange dans une interview accordée à La Libre Belgique, ce vocable est désormais relégué hors du champ acceptable du discours officiel.

Mais au-delà de la controverse, une interrogation fondamentale s’impose : peut-on, dans un État de droit, interdire un mot s’il n’est pas une infraction ? Bah !

La Constitution de la République démocratique du Congo garantit la liberté d’expression et d’opinion. Elle encadre strictement ses limites, notamment en matière d’incitation à la haine, à la violence ou à la discrimination. En dehors de ces cas précis, aucune disposition ne confère à une autorité administrative, porte-parole du gouvernement soit-il, le pouvoir de proscrire un terme du débat public.

Or, le mot « soudanisation », aussi discutable ou excessif soit-il, relève d’un registre analytique et politique. Il traduit une perception, une inquiétude, voire une critique. Le censurer ne revient pas simplement à encadrer un abus : cela s’apparente à une tentative de régulation du langage lui-même. Et derrière le langage, c’est bien la pensée qui est visée. Patrick Muyaya en a fait de trop.

Ce n’est pas la première fois que le pouvoir semble mal à l’aise face à certains mots ou figures. Le nom même de Joseph Kabila a, à certaines périodes, fait l’objet d’une forme d’évitement dans l’espace public. Sans effet durable. Car l’histoire politique est constante sur un point : les idées ne disparaissent pas parce qu’on tente de les faire taire.

Interdire un mot, c’est souvent lui donner plus de force. C’est aussi reconnaître, implicitement, qu’il touche un point sensible. Comme communicologue, le ministre Muyaya le sait très bien.

Plus préoccupant encore est le contraste entre cette interdiction et la tolérance observée face à d’autres formes de discours. Dans l’espace public congolais, des propos ouvertement injurieux, parfois violents, circulent sans véritable encadrement, notamment lorsqu’ils émanent de certains cercles militants proches du pouvoir. ‘’bandoki’’ ou les sorciers, ‘’Banyangalakata’’ ou les sauvages, et j’en passe, sont parmi des mots virulents distillés en boucle et jamais interdits.

Cette asymétrie fragilise la crédibilité de la régulation publique. Elle installe l’idée d’une liberté d’expression sélective, où certains mots sont bannis non pas pour leur dangerosité intrinsèque, mais pour leur portée politique. Une telle perception alimente la défiance et affaiblit le socle démocratique.

Le vrai débat : sécurité et confiance

Pendant que l’attention se focalise sur un mot, d’autres préoccupations, bien plus concrètes, agitent la population. A Kinshasa, des rumeurs persistantes d’enlèvements entretiennent un climat de peur. Certes, les autorités contestent ces informations et affirment qu’aucun cas n’a été formellement établi. Mais la perception d’insécurité, elle, est bien réelle.

Le président Félix Antoine Tshisekedi Tshilombo lui-même a reconnu la nécessité de répondre fermement à la criminalité. Ce décalage entre discours rassurant et ressenti populaire souligne une réalité : la confiance publique ne se décrète pas, elle se construit, cher neveu Patrick Muyaya.

Dès lors, une question simple mais essentielle se pose : faut-il combattre les mots ou les causes qui leur donnent naissance ? C’est la réponse à cette question que les Congolais, saints ou diables, attendent de celui qui a le ‘’pouvoir’’ d’autoriser ou d’interdire les mots.

Nommer les peurs n’est pas les créer

Le terme « soudanisation » ne surgit pas dans le vide. Il exprime une inquiétude, exagérée ou non, face à une possible dégradation sécuritaire ou institutionnelle. En interdisant ce mot, on ne fait pas disparaître cette inquiétude. On la déplace, on la refoule, parfois on l’amplifie.

Une démocratie solide ne redoute pas les mots. Elle les confronte. Elle y répond par des faits, des politiques publiques, des résultats. Elle privilégie la pédagogie à l’interdiction, le débat à la censure.

Au fond, cette affaire dépasse largement une simple querelle sémantique. Elle interroge la nature même du rapport entre l’État et ses citoyens. Veut-on une République qui rassure par la transparence et l’action, ou une République qui tente de maîtriser les perceptions en contrôlant le langage ?

Dans ce choix, les conséquences sont profondes. Car lorsqu’un pouvoir commence à interdire les mots, il prend le risque de ne plus entendre les maux.

Et dans une démocratie, le silence n’a jamais été un remède. A bon entendeur, salut.

Jeef Mwingamb

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