La proclamation du 6 avril comme « journée fériée » en mémoire du prophète Simon Kimbangu aurait pu devenir un moment d’unité nationale et de reconnaissance historique. Elle aurait pu, disais-je. Mais dans le contexte actuel, elle soulève davantage de questions que d’adhésion, et suscite plus de soupçons que de consensus.
Au-delà de l’hommage légitime à une figure spirituelle majeure, ce sont le choix, le calendrier et l’arrière-plan politique de cette décision qui interpellent. Pourquoi maintenant ? Pourquoi consacrer officiellement cette figure, alors que d’autres personnalités religieuses, tout aussi emblématiques et profondément enracinées dans l’histoire nationale, n’ont jamais bénéficié de pareil traitement ?
L’Église catholique, qui rassemble une part considérable de la population congolaise, a vu émerger des figures de foi et de sacrifice reconnues internationalement, telles qu’Anuarite Nengapeta, Isidore Bakanja ou Gilbert Bwana Chui. Leur reconnaissance par l’Église universelle consacre leur exemplarité. Pourtant, jamais l’État congolais n’a jugé nécessaire d’instaurer une journée nationale en leur mémoire, ni un jour férié. Faut-il parler d’oubli ou de choix délibéré ?
Cette asymétrie mémorielle soulève un enjeu plus grave encore : le respect de la laïcité. La Constitution affirme une République neutre en matière religieuse, garante de l’égalité entre toutes les confessions. En érigeant une figure religieuse spécifique en célébration nationale officielle — avec jour férié à l’appui —, l’État semble franchir une ligne délicate.
Le brouillage entre sphère spirituelle et sphère étatique se renforce avec des déclarations qualifiant Nkamba de « ville sainte ». Une désignation qui n’est pas anodine et rappelle des références universelles comme le Vatican ou La Mecque. Faut-il comprendre que l’État congolais adopte désormais une politique de « villes saintes » différenciées ? Si tel est le cas, quelle sera la prochaine étape pour les multiples églises de réveil, mosaïque hétéroclite souvent instrumentalisée ou jugée concurrente des Églises traditionnelles ?
Ces choix ne sont pas neutres, tout le monde est convaincu. Dans une nation où l’équilibre repose sur des compromis fragiles, toute distinction officielle, toute hiérarchisation symbolique peut devenir source de tensions. La laïcité ne doit pas être un principe de façade, plutôt le garant de la neutralité de l’État et de l’égalité de tous les cultes.
Reconnaître Simon Kimbangu est légitime et nécessaire. Mais le faire sans cohérence, sans équité et sans prudence institutionnelle transforme un hommage historique en instrument politique, et la mémoire nationale en levier stratégique. A trop vouloir honorer un symbole, on risque de fragiliser le socle commun qui unit les Congolais.
D’aucuns ne s’en doutent que l’équilibre social et religieux est déjà sensible dans le pays. Ainsi donc, chaque symbole compte. Et parfois, en voulant marquer l’histoire, on risque de défier l’essentiel : le vivre-ensemble.
Jeef Mwingamb