Quand le pouvoir coupe les nerfs de l’âme

Il est des maladies modernes que même les meilleurs hôpitaux ne savent diagnostiquer. C’est la pathologie de la déconnexion sociale qui frappe nombre des gens qui montent en grade ou en promotion dans notre société. Et pourtant, elles tuent. Lentement. Silencieusement. Moralement. La déconnexion sociale est l’une de ces pathologies sournoises qui gangrènent une large frange de la classe politique congolaise. Une fois hissés au sommet d’un ministère, d’un parti, ou simplement d’une parcelle d’influence, nombre de nos leaders deviennent des îles inaccessibles, flottant au-dessus des marécages humains qui les ont pourtant portés.

Le symptôme est connu : téléphone qui ne décroche plus, messages qui s’entassent sans réponse, regards fuyants dans les couloirs d’un deuil ou d’une clinique, disparition subite de la circulation sociale dès qu’on n’a plus rien à offrir politiquement. Comme si l’ascension au pouvoir devait s’accompagner d’un reniement de l’humanité ordinaire. Le standing devient l’alibi du désengagement.

Ils étaient là hier, dans les taxi-bus, les ruelles poussiéreuses, les veillées funèbres de fortune, les réunions de quartier à la lueur des lampes. Ils partageaient la misère, la ferveur, l’espoir. Mais aujourd’hui, un badge, une escorte, une enveloppe… et voilà que le monde d’en bas devient invisible, presque indésirable.

Et quand, par miracle, ils daignent se manifester, ce n’est que pour poser devant des caméras, distribuer quelques billets froissés comme on jette des miettes à la foule. Ils croient que l’argent remplace l’affection, que la distance est synonyme de grandeur, que le mépris se confond avec le prestige. Grave erreur. Car rien ne remplace une main posée sur une épaule, un silence partagé dans la douleur, un regard complice dans la peine.

Le pouvoir, au Congo, semble produire une forme particulière d’amnésie sociale. On oublie qui l’on était, d’où l’on vient, et surtout avec qui l’on a marché jusqu’au sommet. Cette maladie est d’autant plus dangereuse qu’elle n’est ni spectaculaire ni brutale : elle ronge lentement le lien social, décrédibilise les institutions, et transforme la politique en une arène cynique où chacun joue pour sa survie, jamais pour la mémoire.

Mais qu’ils prennent garde, ces « grands » d’un jour. Car le peuple, lui, n’oublie pas. Il voit. Il observe. Il note les absences plus que les discours. Il se souvient de celui qui, au moment d’un deuil, était aux abonnés absents, et de celle qui n’a tendu la main que pour recevoir un vote.

Oui, cette pathologie est réelle. Elle tue la fraternité, elle tue la loyauté, elle tue l’âme de la politique. Le remède ? Il est simple, mais exigeant : rester humain. Être présent. Écouter. Partager. Se rappeler que le pouvoir n’est qu’un passage, mais que la dignité, elle, laisse une trace.

Tant que ceux qui gouvernent confondront le sommet avec l’isolement, et la grandeur avec l’arrogance, le Congo restera ce pays où les élites flottent, pendant que le peuple s’enlise.

Jeef Mwingamb

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