Alors que Chemaf tente de céder le projet Mutoshi à la chinoise Norin Mining sans l’aval de l’État congolais, le président du conseil d’administration de la Gécamines, Robert Lukama, oppose un veto ferme. Refusant toute transaction opaque sur un permis détenu par l’entreprise publique, Lukama s’impose en défenseur d’une souveraineté minière désormais revendiquée à haute voix.
C’est un bras de fer aux allures de guerre froide économique qui se joue autour de Chemaf SA, fleuron minier congolais convoité à la fois par Pékin et par un obscur mais influent consortium américain. A la croisée des chemins : la Gécamines, inflexible, et le ministre des Mines, Kizito Pakabomba Kapinga Mulume, qui oppose un non ferme aux manœuvres d’éviction de l’État congolais dans cette bataille stratégique.
Chemaf, opérateur du projet Mutoshi à Kolwezi sur permis de la Gécamines, est officiellement à vendre depuis septembre 2023. Très vite, la chinoise Norin Mining, filiale de l’entreprise publique Norinco, s’est positionnée comme preneuse. L’annonce d’une acquisition en juin 2024 laissait croire à une affaire conclue. Mais c’était sans compter sur la résistance du tandem Pakabomba-Lukama. Pour eux, la vente est nulle si elle s’effectue sans le feu vert de la Gécamines, détentrice légale du permis. La clause de changement de contrôle, restée lettre morte dans l’accord avec Norin Mining, a suffi pour faire invalider l’opération par le Conseil des ministres. Une première.
Un soutien présidentiel implicite ?
Dans les coulisses de Kinshasa, certains analystes estiment que Pakabomba, peu connu du grand public mais habile tacticien, bénéficie de la bienveillance du chef de l’État, soucieux de rééquilibrer les rapports entre la RDC et ses partenaires miniers. Ce serait là une rupture avec la diplomatie économique permissive de l’époque, où les intérêts chinois dominaient le secteur extractif. Et pour la Gécamines, dont l’image a longtemps été ternie sous Albert Yuma, c’est l’occasion de se repositionner comme acteur central et non simple spectateur des transactions minières.
Les Américains entrent en scène
Mais l’histoire prend un tour rocambolesque lorsque surgit un consortium américain, composé d’acteurs non identifiés mais dont certains seraient d’anciens membres des forces spéciales. Exit les canaux institutionnels : les discussions se déroulent en direct avec Shiraz Virji, magnat indien et propriétaire de Chemaf. La Gécamines et le ministère des Mines sont court-circuités. Deux noms émergent : Orion Resource Partners pour le financement, et Virtus Minerals pour la gestion opérationnelle. Dans l’ombre, le sulfureux Trafigura, principal créancier de Chemaf, tire les ficelles.
Avec près de 900 millions $ US de dettes, l’opération est aussi financière que géopolitique. Pour Washington, il s’agit clairement de ne pas laisser le monopole du cobalt et du cuivre à la Chine, surtout dans le contexte d’un partenariat minier stratégique en discussion avec Kinshasa.
Trafigura, le roi du jeu ?
Le courtier suisse Trafigura, déjà très impliqué dans la logistique minière via Impala Terminal DRC, se positionne comme acteur-clé. Début juillet 2025, il a signé un accord de préfinancement de 200 millions $US avec Kamoa Copper, une autre société sous influence occidentale. Ce deal, structuré avec un taux d’intérêt indexé (SOFR + 3,75 %), garantit à Trafigura 20 % de la production de cuivre raffiné de la future méga-fonderie de Kamoa-Kakula, attendue en septembre 2025. Une façon de verrouiller l’amont et l’aval du secteur.
Gécamines contre tous ?
En novembre 2024, dans une déclaration ferme, Robert Lukama, PCA de la Gécamines, annonce vouloir racheter Chemaf. « Nous avons fait une meilleure offre que Norinco », affirme-t-il, prêt à injecter 1 million $US en fonds propres sous réserve d’un audit complet de la dette. Pour lui, l’affaire est claire : pas de passe-droit, pas d’exception. Chemaf ne sera cédée ni à la Chine ni aux États-Unis sans le feu vert congolais.
Une souveraineté à défendre
Au-delà des enjeux d’actions ou de dettes, cette affaire cristallise les tensions entre souveraineté économique, nationalisme minier, et guerre d’influence sino-occidentale. Le sous-sol du Congo est devenu une arène où se mesurent ambitions géopolitiques, intérêts privés et agendas stratégiques.
Le dossier Chemaf, encore non tranché à ce jour, servira-t-il de test de résistance pour l’État congolais face aux puissances étrangères ? Ou s’achèvera-t-il dans les salons feutrés des cabinets de conseils, loin des regards des institutions publiques ?
Une chose est sûre : l’ère des transactions dans le dos de Kinshasa semble révolue.
Jeef mwingamb