Les quartiers périphériques de la ville de Lubumbashi constitués administrativement par la commune annexe, appelée parfois ceinture verte, la vie quotidienne de citoyens est devenue un véritable cauchemar. Alors qu’ils ont été placés pour prévenir des incursions des forces négatives, les éléments des forces armées et ceux de la police nation du Congo sur des axes de circulation en font de trop contre les populations pris presqu’en otage. Officiellement destinées à la sécurité, ces barrières sont devenues le théâtre d’une tracasserie honteuse et brutale qui risque de soulever la population déjà paupérisée.
Motards, cyclistes, automobilistes et piétons transportant de braise, de manioc ou autres bagages, nul n’échappe à l’impôt illégal du passage. Le montant exigé varie de 2 000 à 10 000 francs congolais, selon le cas. Parfois plus selon l’humeur ou le tempérament des agents postés, qu’ils soient de la police ou des FARDC.
“Sécurisation” ou légalisation d’extorsion ?
L’objectif initial de ces barrières était de prévenir toute infiltration d’éléments irréguliers armés venus de l’extérieur de la ville. Mais ce qui devrait relever de la sécurité est devenu un racket systématisé, opéré par des éléments en uniformes, souvent sans encadrement ni supervision, mal rémunérés par l’État.
« Ces militaires sont laissés à eux-mêmes. Ils se nourrissent sur le dos de la population », se plaint un habitant de la route Kamasaka-Kalulako. « Ces éléments font un peu du tout. Dès que vous approchez d’une barrière, on vous invente un motif : absence de casque, papiers non conformes, chargement suspect. Et si vous ne payez pas, on vous brutalise. », souligne-t-il
Certains témoignages font état d’amendes transactionnelles de 50 à 100 dollars, imposées de manière aléatoire, souvent sous l’emprise d’alcool ou autre stupéfiant. Des jeunes, particulièrement les motocyclistes, sont la cible privilégiée. Et les agressions verbales, voire physique sont aussi fréquentes lorsqu’on ose résister à leurs caprices. Les heures de la montée ou de la descente du drapeau national sont les moments privilégiés utilisés comme appât. Quiconque bouge sans le savoir, est passible d’une arrestation. Et donc d’une amende. Seule la docilité et la résignation qui sont les remèdes.
Une population à genoux, un État absent
Cette tracasserie ne se limite pas à un désagrément : elle porte atteinte à la dignité humaine, freine l’activité économique locale, aggrave la misère et fait reculer la confiance envers les services censés collaborer avec les citoyens. Les axes de la périphérie sont devenus de véritables couloirs d’humiliation où l’on ne tient pas compte du rang social.
« C’est un secret de polichinelle. Les autorités savent. Tout le monde en parle. Mais rien ne change », s’indigne un tricycleur portant un T-shirt estampié de l’effigie du Chef de l’Etat « On travaille pour nourrir nos familles, et on finit par donner tout l’argent aux militaires. Est-ce ça l’État de droit ? »
L’argent d’abord, la sécurité après
Le plus choquant, c’est que la logique de ces postes de contrôle semble inversée : l’argent est plus important que la mission. L’impression : qu’il y ait ou non un danger sécuritaire, ce qui compte, c’est de taxer, d’extorquer, de rançonner.
Aucune fiche d’identification, aucun reçu, aucun système de suivi n’est mis en place. Ces barrières, en apparence légales, fonctionnent en dehors de tout cadre juridique clair. Elles semblent servir plus les intérêts de ceux qui y sont postés que ceux de la République et de sa population. Pour s’en convaincre, les cambriolages nocturnes par des hommes armés ‘’non autrement identifiés’’ continuent à s’opérer dans les rayons proches de ces postes.
La question qui mérite d’être posée aux autorités : à quoi servent vraiment ces barrières ? Car au lieu de sécuriser, elles insécurisent. Au lieu de protéger, elles oppriment. Et au lieu d’assurer la paix sociale, elles la détruisent.
Si l’État congolais ne prend pas ses responsabilités face à ce phénomène qui s’apparente de plus en plus à un terrorisme administratif, alors le lien entre l’armée, la police et la population risque de se rompre durablement.
L’œil du Jaguar