Nord –Kivu – Dans les coulisses de Goma :

Quand l’ONU va au front du dialogue avec les rebelles du M23

Elle est arrivée à Goma discrètement, mais avec le poids d’une mission complexe sur les épaules. Bintou Keita, cheffe de la MONUSCO, n’est pas une novice des crises africaines. Diplomate guinéenne au parcours dense au sein des Nations unies, elle a dirigé des missions dans des contextes sensibles au Soudan, en Haïti ou encore en République centrafricaine.

Depuis 2021, elle incarne la présence onusienne en RDC, à un moment charnière : celui du désengagement progressif. Mais malgré ce retrait planifié, elle reste sur le terrain, engagée dans la protection des civils et la recherche de solutions politiques dans un environnement de plus en plus instable. En rencontrant les dirigeants du M23/AFC, elle fait un pari risqué mais potentiellement stratégique : transformer une guerre larvée en dialogue possible.

Un face-à-face rare, un contexte de guerre, une parole de paix mais aussi des non-dits. A Goma, la cheffe de la MONUSCO, Bintou Keita, s’est rendue dans un territoire contrôlé par les rebelles de l’AFC/M23. Un geste fort, aux implications diplomatiques et humanitaires considérables.

C’était le vendredi 13 juin 2025, que la représentante spéciale du Secrétaire général des Nations Unies, Bintou Keita a foulé le sol de Goma pour la première fois depuis sa chute. Ce déplacement, qualifié de « diplomatique mais risqué », marque une tentative de désamorcer une situation explosive qui a déjà fait des milliers de mortset plus de 7 millions de déplacés.

Accompagnée d’une délégation restreinte, Bintou Keita s’est entretenue directement avec les chefs rebelles, dont Corneille Nangaa, le président de l’AFC, dans ce qui s’apparente à un pas vers une reconnaissance de facto d’une force rebelle dont la présence militaire s’est imposée sur le terrain, mais reste juridiquement illégitime.

Au cœur des échanges : la protection des civils et l’accès humanitaire

Officiellement, l’entretien a tourné autour de la sécurité des populations civiles et de l’impératif humanitaire. Bintou Keita n’a pas mâché ses mots : elle a rappelé à ses interlocuteurs les accusations de crimes de guerre documentées par les Nations unies – notamment des meurtres ciblés, des actes de torture, et des disparitions forcées.

Elle a, en outre, dénoncé les entraves posées par les forces de l’AFC/M23, notamment le blocage de routes et d’aéroports, qui empêchent l’accès des convois humanitaires et des Casques bleus aux zones en détresse. « Empêcher les secours, c’est aggraver la souffrance des populations innocentes», a-t-elle martelé.

Le paradoxe d’un cessez-le-feu qui ne cesse de saigner

Du côté des leaders rebelles, le discours était empreint de langage diplomatique. Ces derniers ont exprimé leur « volonté d’un dialogue de paix » et leur « engagement pour une sortie pacifique de crise ». Des propos qui contrastent cruellement avec la réalité du terrain, où les combats se poursuivent et les violations des droits humains s’accumulent. Le cessez-le-feu d’avril dernier, censé instaurer un calme progressif, n’est pratiquement pas respecté par les belligérants.

MONUSCO : entre contraintes, critiques et espoir ténu

Face à l’érosion de son image et à l’hostilité d’une partie de la population congolaise qui la juge passive ou inefficace, la MONUSCO veut redéfinir sa posture. Pour Bintou Keita, cette visite s’inscrit dans une démarche de « recentrage sur la protection des civils » et de médiation préventive. Elle plaide pour un mandat réaliste, soutenu politiquement par le Conseil de sécurité, mais aussi par les autorités congolaises, souvent ambiguës dans leur coopération.

Keita a également laissé entrevoir les limites opérationnelles de la mission onusienne : « La MONUSCO n’a ni le mandat offensif ni les moyens de faire la guerre à l’AFC/M23. Mais nous avons le devoir de dire la vérité, d’alerter la communauté internationale et de protéger ce qui peut l’être encore », a-t-elle déclaré.

Vers quelles perspectives ?

A la lumière des différentes donnes sur terrain, il y a lieu d’observer 3 faits, à savoir :

  • Un rôle d’intermédiaire fragile mais nécessaire que la MONUSCO pourrait servir de canal de communication neutre entre les rebelles du M23 et Kinshasa, dans un contexte où les processus de Nairobi et de Luanda sont en panne ;
  • Un test pour le retrait progressif de la MONUSCO dans la mesure où cette visite intervient alors que le gouvernement congolais pousse pour un retrait accéléré de la mission. La présence de Bintou Keita à Goma rappelle toutefois que le départ précipité d’un acteur neutre pourrait créer un vide catastrophique ;
  • Une pression diplomatique sur Kigali, en filigrane de cette rencontre. La MONUSCO cherche aussi à rappeler le rôle du Rwanda, régulièrement accusé de soutenir le M23, et à internationaliser davantage la recherche d’une solution.

Toutefois, le geste de Bintou Keita aura, au minimum, permis de remettre la souffrance des civils au centre du débat, dans une guerre où la logique militaire l’emporte sur tout. Mais à quoi bon rencontrer les rebelles si les armes parlent plus fort que les mots ?

Pour que ce déplacement ne soit pas perçu comme une simple caution ou une normalisation du M23, il faut qu’il débouche rapidement sur des actes concrets, notamment : le désengagement des troupes, l’ouverture humanitaire et le retour au processus de paix. Sinon, ce ne sera qu’une énième photo dans le théâtre tragique de l’Est congolais

.G. Wakunonda

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