Il existe des colères bruyantes. Et puis il y a ces silences qui résonnent plus fort que tous les slogans.
La journée « ville morte » observée à Kinshasa vient peut-être de révéler au grand jour une vérité que le pouvoir refuse encore d’affronter : le malaise populaire est profond, visible et désormais impossible à dissimuler.
Les grandes artères désertes, les embouteillages soudainement disparus, les marchés paralysés, les boutiques fermées, les centres commerciaux vidés de leurs clients… Kinshasa pourtant bouillante, donnait l’impression d’une capitale suspendue, comme figée par une fatigue collective. Même les motards communément appelés Wewa, souvent associés aux couleurs et aux symboles du régime, ont quasiment disparu des routes. Non seulement leurs clients ne sont pas sortis, mais eux-mêmes semblent désormais rattrapés par cette précarité sociale qu’ils espéraient autrefois contourner.

Plus révélateur encore : les attroupements habituels des militants connus sous l’appellation de « combattants » n’étaient visibles comme à l’accoutumée. Eux que l’on voit généralement occuper les carrefours et défendre bruyamment les mots d’ordre du pouvoir sont restés invisibles. Une absence lourde de sens. Car parfois, ce que les soutiens du régime ne disent plus devient plus inquiétant encore que les discours de l’opposition.
Dès lors, la question n’est plus de savoir si cette journée a été un succès. Les images ont déjà répondu quelle que soit la proportion. La véritable interrogation est ailleurs : assistons-nous à l’expression d’un mécontentement populaire généralisé ou à un simple rapport de force momentanément favorable à l’opposition ? La réponse est sans doute les deux.
Car un pouvoir véritablement solide ne redoute pas à ce point une journée sans activité. Il ne menace pas les commerçants pour qu’ils lèvent leurs rideaux. Il ne tente pas d’imposer artificiellement une normalité que la population elle-même refuse d’incarner. A Kinshasa, les mises en garde maladroite du gouverneur Daniel Bumba et du VPM en charge de la fonction publique Lihau, sont restées sans effet. Malgré les injonctions officielles, la ville est restée fermée dans une large partie, comme si la population avait déjà répondu avant même que le pouvoir ne parle.
Les signes ne trompent pas. Lorsqu’une ville réputée incontrôlable devient soudainement calme au point qu’un apprenant d’auto-école pourrait enfin conduire sans stress, il ne s’agit plus seulement d’un mot d’ordre politique. C’est un signal social. Un avertissement silencieux.
Aux quatre coins du pays, une idée revient désormais avec insistance : deux mandats suffisent. Et cette opinion déborde largement les cercles traditionnels de l’opposition. Beaucoup de Congolais veulent désormais préserver l’essentiel : la Constitution, l’alternance et la stabilité institutionnelle.
L’histoire politique congolaise regorge de dirigeants convaincus jusqu’au dernier instant que la rue leur appartenait encore. Entourés de courtisans, bercés par des rapports flatteurs et des démonstrations artificielles de popularité, plusieurs ont découvert trop tard que le pays réel ne ressemblait plus au pays décrit par leurs entourages.
Les mêmes mécanismes qui avaient fini par aveugler « l’autre fils de son père » semblent aujourd’hui reproduire les mêmes illusions autour de « ce fils à papa » que certains conseillers préfèrent flatter plutôt qu’alerter.
Pourtant, une sortie honorable reste possible.
Beaucoup de Congolais continuent de reconnaître au président Félix Tshisekedi certains acquis ainsi qu’une part de contribution dans l’évolution du pays. Mais précisément pour cette raison, nombreux sont ceux qui estiment qu’il n’a nul besoin de toucher à la Constitution pour entrer dans l’histoire.
La RDC n’a pas besoin d’une nouvelle crise constitutionnelle. Elle a besoin d’une deuxième alternance pacifique, d’une transmission civilisée du pouvoir et d’une démocratie enfin capable de respecter ses propres limites.
Le pays gagnerait davantage avec un deuxième ancien président devenu sénateur à vie dans le respect des textes qu’avec un débat constitutionnel susceptible de raviver les fractures nationales.
Cette fois, Kinshasa n’a pas crié. Elle s’est tue.
Et parfois, le silence d’un peuple vaut tous les avertissements.